Optez pour une consommation de poisson qui encourage la pêche responsable
Au cours de sa vie entière, un Européen moyen aura mangé l’équivalent d’un filet de pêche entier : il est vrai que les scandales sanitaires sur la viande ont ramené les consommateurs vers les poissonneries, d’autant plus que les nutritionnistes insistent pour que nous consommions plus de poisson, plus pauvre en graisses saturées que la viande, et souvent plus riches en éléments essentiels comme les fameux Oméga 3… Le poisson est devenu un produit de grande consommation : en 30 ans, la demande mondiale en produits de la mer a plus que triplé et chaque Français consomme aujourd’hui 29 kilos de poissons, coquillages et crustacés par an, dont 57% sont produits dans l’Hexagone .
Dans le même temps, un certain nombre d’histoires peu appétissantes circulent au sujet du poisson : contamination virale, concentration en mercure et autres métaux lourds (justement dans les poissons gras censés nous délivrer les précieux oméga 3), dénonciation des impacts sociaux et environnementaux de l’industrie de la pêche dans certaines régions (voir par exemple le documentaire d’Hubert Sauper, "Le cauchemar de Darwin"), etc. Plus fondamentalement, du bateau de Greenpeace interdit d’entrée dans le port de Marseille par les thoniers aux réglementations européennes sur les quotas de pêche autorisée, nous sommes de plus en plus alertés sur la menace de disparition que notre goût pour le poisson fait peser sur les espèces les plus courantes… Comment faire alors pour utiliser notre pouvoir de consommateurs et encourager une pêche plus durable ? Le poisson peut-il nous permettre de manger plus sain sans nuire à la santé de la planète ? Voici un petit guide pour savoir quelles espèces consommer…

- Les océans, qui recouvrent les deux tiers de notre planète, contiennent 80 % de la biodiversité terrestre. Mais ces richesses marines et côtières (principalement poissons, coraux, mollusques, crustacés, micro-organismes du sol) sont menacées par différentes activités humaines particulièrement destructrices, comme la surpêche, la pollution, l’extraction minière (sable marin par exemple) et pétrolière. En 2003, les trois quarts des réserves mondiales étaient concernées par la surpêche : 52 % des espèces exploitées à la limite de leur capacité de renouvellement, 16 % surexploitées et 8 % déjà épuisées.
- En tête des espèces menacées, le cabillaud, qui est aussi la première espèce consommée au monde. Résultat : les quantités pêchées ont baissé de 70% en 30 ans. Et alors qu’un cabillaud peut vivre jusqu’à 40 ans… 90% des spécimens pêchés en mer du Nord en 2003 avaient moins de deux ans . Si rien ne change, l’extinction de l’espèce est prévisible à l’horizon 2020 . Et la disparition du cabillaud n’est que le symptôme d’une situation bien plus globale : pour certaines espèces les plus répandues comme le marlin, le thon et l’espadon, les stocks mondiaux ont vraisemblablement diminué de 90% au cours des cinquante dernières années .
- La technique de pêche la plus destructrice est le chalutage, utilisés par 70 % des navires en France : ce filet traîné par les navires racle le sol, détruisant les fonds et tout ce qui y vit… de sorte qu’un tiers des prises sont dites annexes et, ne pouvant être commercialisées (oiseaux, cétacés, requins, poissons sans valeur commerciale mais cruciaux pour l’équilibre de l’écosystème), elles sont rejetées, mortes, à la mer. Autre problème : la pêche illicite, non déclarée et non réglementée, pratiquée par des navires occidentaux qui braconnent le long des côtes de l'Afrique de l’Ouest par exemple, privant ainsi de leurs ressources les pays côtiers. Jusqu’à 20% du poisson vendu sur le marché international proviendrait ainsi de la pêche illégale.
- L’appauvrissement des ressources ne concerne pas que les poissons et coquillages mais l’ensemble de l’écosystème marin : les surfaces recouvertes de mangroves, une forêt très dense qui brise les tsunamis, stoppe les ouragans, protégeant la côte et les populations, ont globalement été détruites de moitié dans les pays tropicaux et subtropicaux, dont elles recouvraient autrefois les trois quarts des côtes . Premières responsables de cette destruction, dont la tragédie du tsunami en 2004 a tristement mis en exergue les conséquences en termes de vulnérabilité des zones côtières et des populations face aux catastrophes naturelles : la surexploitation forestière et la pisciculture intensive . En outre, ces zones abritaient aussi une biodiversité marine précieuse… qui constituait aussi un moyen de subsistance pour les populations côtières.
- Le problème n’est pas seulement écologique mais aussi social et économique : la pêche et ses dérivés font vivre 15 à 21 millions de pêcheurs mais plus globalement quelque 200 millions de personnes dans le monde , tandis que 2,6 milliards d'humains dépendent du poisson comme principale source de protéine animale . Autant de personnes qui sont directement affectées par l’épuisement des stocks et la diminution des prises (en Angleterre, un tiers des emplois de pêcheurs ont été supprimés en dix ans)…
- Sur la consommation annuelle en France, un tiers seulement est issu de la pêche fraîche, et près de la moitié provient de l’aquaculture (le reste est de la pêche congelée). Sur certaines espèces, le phénomène est encore plus marqué : 95% du saumon consommé aujourd’hui en France est issu de l'aquaculture . Mais celle-ci n’est pas forcément un bienfait environnemental, car sur le modèle industriel et productiviste de l’agriculture, utilisant comme elle de nombreux produits chimiques (antibiotiques et désinfectants, utilisés pour prévenir l’apparition de maladies, d’algues, de bactéries et de parasites), générant autant de problèmes environnementaux et sanitaires, et subissant en retour la pollution des eaux à laquelle elle contribue. Et pour ne rien arranger, l’aquaculture accélère aussi la chute des stocks de pleine mer, puisque pour produire 1 kg de poisson d’élevage, on estime généralement qu’il faut entre 3 et 7 kg de poisson sauvage produisant la farine qui est la base de l’alimentation en aquaculture intensive.
- Avec les quotas et l’épuisement des stocks sauvages, les prix flambent : + 87% en dix ans pour le cabillaud, + 81% pour la sole, +26% pour la lotte et +81% pour le thon rouge… A 25 ou 30 euros le kilo pour les poissons sauvages les plus demandés, il n’est pas étonnant que leurs homologues d’élevage, plus gras mais aussi moitié moins chers, connaissent de belles progressions. Rien d’étonnant non plus, dans ce contexte, à l’apparition de nouvelles espèces importées de l’autre bout du monde où elles sont produites à bas prix. Des poissons vendus en filet au tiers du prix des espèces courantes, et dont nul ne connaît vraiment la forme initiale. Ainsi, le Panga, nouvellement apparus sur les étals, est produit industriellement sur le Mékong au Vietnam : l’élevage ayant été rendu possible par des injections d’hormones déclenchant la ponte des femelles, ces poissons qui supportent une forte densité d’élevage sont nourris avec une farine sans grande traçabilité importée du Pérou (poissons mais aussi manioc, soja et céréales), puis découpés en filet par des ouvriers chinois payés à la pièce avant d’être congelés et expédiés par avion vers l'Europe. Autant dire que s’ils contribuent à la préservation des espèces sauvages, leur commerce n’est pas sans impact sur la planète…

- La pêche au thon qui entraînait dans les années 80, d'importantes mortalités parmi les dauphins, a également fait l'objet d'un programme international de protection des dauphins, avec la création d’un label "Dolphin Safe" (sans risque pour les dauphins) : aujourd’hui, 97% des pêcheries de thon de la planète respectent les prescriptions du label et la mortalité des cétacés a chuté de 98% en 10 ans . Un succès, même si le label ne propose pas de solution à la surexploitation des bancs de thons…
- Progressivement, les labels se développent. Le plus ancien est le Label Rouge, qui existe depuis 1989 pour quelques produits de la mer (poissons, coquillages, sauvages ou d’élevage), et garantit la qualité du produit fini mais comprend aussi, indirectement, quelques caractéristiques environnementales (pureté de l’eau d’élevage, alimentation, bien-être animal, pas d’OGM, etc.). Signe des temps, le leader mondial de l’élevage de saumon Marine Harvest propose désormais du saumon portant le Label Rouge…
- Pour les poissons d’élevage, l'aquaculture peut être certifiée biologique en France depuis 2000, et porter le label AB . Les garanties portent sur le respect de l’environnement, le respect du bien-être animal, et le respect du consommateur (interdiction des farines d'animaux terrestres et des végétaux génétiquement modifiés, remplacés par des végétaux bio, des vitamines, des minéraux et surtout des farines de poisson ; densités maximales d’élevage ; qualité des eaux, etc). Le label convainc peut à peu les les pisciculteurs, à l’instar de Provence Aquaculture qui produit depuis 2002 les premiers poissons "certifiés bio" de Méditerranée (daurades royales et autres loups élevés dans de grands filets en pleine mer, dans les calanques des îles du Frioul, à l’attention de la grande distribution) .
- L’organisation indépendante à but non lucratif MSC (Marine Stewardship Council), créée en 1997 par le géant agro-alimentaire Unilever (premier acheteur mondial de produits de la mer) et l’ONG environnementale WWF, a développé un programme de certification environnementale des pêcheries garantissant une pêche compatible avec le développement durable et le renouvellement des espèces. Encore trop peu courant, ce label se développe et est ainsi récemment apparu en France chez ED (darnes de saumon d’Alaska), Monoprix (merlu d’Afrique du Sud), Iglo et McCain (Colin d’Alaska) …
- Enfin, les enseignes comme Auchan et Carrefour se sont engagées dans des démarches visant à commercialiser des filets de poisson pêchés dans des conditions qui ne menacent pas la reproduction de l’espèce, dans le cadre de la Filière Auchan et de la Filière Qualité Carrefour : origine sélectionnée (par exemple l’Islande, où les stocks de poissons sont très contrôlés), techniques de pêches « douces » (à la ligne) pour protéger les fonds marins, tailles et poids minimum supérieurs à la réglementation européenne, refus de vendre certaines espèces en fonction des périodes et des modes de pêche (ainsi le bar de chalut, qui est pêché facilement au filet et en grand nombre en raison des rassemblements liés à la période de reproduction, n’est plus vendu chez Auchan entre décembre et avril), choix d’espèces d’élevage à moindre empreinte écologique comme le Tilapia (une espèce herbivore), etc.

- Bannissez ou réduisez, le temps que leur survie soit assurée, la consommation des espèces courante figurant sur la liste rouge établie par Greenpeace en 2006 car elles proviennent toutes de méthodes de pêche causant de graves dommages à l'environnement : crevettes roses, flétan de l’Atlantique, cabillaud (ou morue), eglefin (ou haddock), merlu européen, saumon sauvage de l’Atlantique, le bar sauvage (sauf s’il est pêché à la ligne), le thon (notamment thon germon et thon rouge) ainsi que les espèces de grands fonds (comme l’empereur, le grenadier, le sabre ou la saumonette) et celles pour lesquelles sont utilisées des filets raclant les fonds marins (le carrelet, la sole, la raie, la lotte). Pendant que vous y êtes, évitez aussi de consommer des bâtonnets de poisson (ou surimi), qui ont toutes les chances de provenir de flottes industrielles pirates, selon les ONG.
- Parmi les espèces à privilégier en substitution, pensez aux crustacés (clams, moules, coquilles saint-jacques, huîtres), au saumon du Pacifique et de l’Alaska, au lieu, au maquereau, au hareng, au cabillaud et au flétan de ligne du Pacifique, à l’araignée, à l’anchois de Mer du Nord, à la langoustine, etc. Si vous n'arrivez pas à tout retenir, WWF a publié fin 2007 un petit "conso-guide" de poche très pratique récapitulant les produits de la mer à privilégier, consommer avec modération ou éviter, cependant que le Centre de la Mer Nausicaa met à jour chaque trimestre avec l'Ifremer une liste verte des espèces de poissons et crustacés à privilégier.
- Achetez des produits de la mer pêchés localement. En plus de soutenir l’économie locale, vous aurez des produits frais et contribuerez à lutter contre les émissions de CO2 et le changement climatique : pour 1 kg de poisson pêché par la flotte française, il a fallu en moyenne 1,5 l de gasoil. Posez donc des questions à votre poissonnier pour connaître l’origine géographique précise de ce que vous achetez (les appellations géographiques des étiquettes sont très larges – ainsi la zone « atlantique nord-est » s’étend des Açores au Groënland) et tant qu’à faire pour savoir si les techniques de pêche utilisées sont respectueuses des espèces (ligne plutôt que filet ou chalut par exemple).
- Variez autant que possible les espèces de poissons que vous consommez : cela crée un marché pour des espèces moins populaires et cela diminue la pression sur les espèces les plus demandées, qui sont déjà en voie de disparition en raison de la surpêche.
- Veillez à ne pas consommer du poisson pêché pendant les périodes de reproduction (Greenpeace France a publié, dans son guide « Et ta mer, t’y penses ? », un calendrier de ces périodes en fonction des espèces).
- Faites attention à ne pas acheter de trop petits poissons et entre deux spécimens, prenez le plus grand possible (la plupart des espèces commercialisées doivent normalement avoir une taille minimale revue par la Commission Européenne en 2000, mais la France est l’un des pays où les infractions sont les plus fréquentes).
- Enfin, quand vous en trouvez, privilégiez les labels qui offrent un peu plus de garanties environnementales : Label Rouge et surtout label AB pour l’élevage, label MSC pour le poisson sauvage.